photos et poèmes

des photos et des poèmes hauts en couleur d'un havrais

mercredi 11 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Guy de Maupassant - Un Normand (1ère partie)

Suite du feuilleton entamé hier, avec un Maupassant qui, je n'en doute pas a su vous tenir en haleine jusqu'alors avec son drôle de personnage normand qu'est le Père Mathieu...

(...)

Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans l'admirable forêt de Roumare.

L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois.

On traversa Duclair ; puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami tourna vers la gauche, et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans le taillis.

Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la magnifique vallée de

la Seine

et le fleuve tortueux s'allongeant à nos pieds.

Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.

Une grosse voix cria : "V'là des amis !". Et Mathieu parut sur le seuil. C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de longues moustaches blanches.

Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait :

- Moi, Monsieur, j'n'ai pas d'appartement distingué. J'aime bien à n'point m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient compagnie.

Puis, se tournant vers mon ami :

- Pourquoi venez-vous un jeudi ? Vous savez bien que c'est jour de consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi.

Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement : "Méli-e-e !" qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée.

Mélie ne répondit point.

Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice.

- A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis trouvé dans les quatre-vingt-dix.

Mon voisin se mit à rire : - Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu ! Comment avez-vous fait ?

Mathieu répondit :

- J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières d'pommes d'abricot. y n'y en a pu ; mais, pour faire du cidre, y n'y a qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nectar, c'est du nectar ; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte ; j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier (on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens une fraîcheur dans l'estomac. j'dis à Polyte : "Si on buvait un verre de fine pour se réchauffer !". Y consent. Mais c'te fine, ça vous met l'feu dans le corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'là que d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, j'm'aperçois que j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre.

La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite avant de nous avoir dit bonjour : "...Crès cochon, vous aviez bien l'mètre tous les deux".

Alors Mathieu se fâcha : "Dis pas ça, Mélie, dis pas ça ; j'ai jamais été au mètre".

On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à côté de la petite chapelle de "Notre-Dame du Gros-Ventre" et en face de l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec raillerie mêlée de crédulité inattendue, d'invraisemblables histoires de miracles.

Nous avions bu beaucoup de cidre adorable, piquant et sucré, frais et grisant, qu'il préférait à tous les liquides, et nous fumions nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent.

Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et répondit :

- J'vas vous donner ça.

Et il disparut dans son bûcher.

Il y resta bien cinq minutes ; puis il revint avec une figue consternée. Il levait les bras :

- J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu ; j'suis pourtant sûr que je l'avais.

Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de noveau : "Méli-e-e !". Du fond de la cour sa femme répondit :

- Qué qu'y a ?

- Ousqu'il est saint Blanc ! Je l'trouve pu dans l'bûcher.

Alors, Mélie jeta cette explication :

- C'est-y pas celui qu't'as pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou d'la cabane à lapins ?

Mathieu tressaillit : Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien !".

Alors il dit aux femmes : "Suivez-moi".

Elle suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.

En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de boue et d'ordures, servait d'angle à la cabane à lapins.

Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se signèrent et se mirent à murmurer des *Oremus*. Mais Mathieu se précipita : "Attendez, vous v'là dans la crotte ; j'vas vous donner une botte de paille".

Il alla checher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit pour son commerce, il ajouta :

- J'vas vous l'débrouiller un brin.

Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.

Puis, quand il eut fini, il ajouta : "Maintenant il n'y a plus d'mal". Et il nous ramena boire un coup.

Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu confus : "C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais".

Il but et reprit.

- Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à moins d'cinquante ; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.

 

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mardi 10 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Guy de Maupassant - Un Normand (1ère partie)

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager, dans son intégralité; cette nouvelle de Maupassant qui s'intitule "Un Normand".
Voici ce soir une première partie du texte et la suite viendra demain...Promis !


Un normand par Guy de MAUPASSANT

à Paul Alexis

Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies ; puis le cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.

C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots d'ivoire ; en face, Saint-Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.

Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains ; et là-bas, la "Pompe à feu" de la "Foudre", sa rivale presque aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides d'Egypte.

Devant nous

la Seine

se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.

De place en place, de grands navires à l'ancre le long des berges du large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu leu, vers le Havre ; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.

Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant paysage ; mais il souriait sans cesse ; il semblait rire en lui-même. Tout à coup, il éclata : "Ah ! vous allez voir quelque chose de drôle ; la chapelle au père Mathieu. Ca, c'est du nanan, mon bon".

Je le regardais d'un oeil étonné. Il reprit :

- Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins ; mais je vais vous donner d'abord quelques mots d'explication.

Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père "

La Boisson

", est un ancien sergent-major revenu dans son pays natal. Il unit en des proportions admirable pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par

la Vierge

et fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse : "Notre-Dame du Gros-Ventre", et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa BONNE VIERGE. Cette prière est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire, d'esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne ; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par politique.

Voici le début de cette étonnante oraison : "Notre bonne madame

la Vierge Marie

, patronne naturelle des filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante qui a fauté dans un moment d'oubli".

Cette supplique se termine ainsi : "Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Epoux et intercédez auprès de Dieu le Père pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au vôtre".

Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui sous le manteau, et passe pour salutaire à celles qui la récitent avec onction.

En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait son maître le valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, après boire.

Mais vous verrez par vous même.

Comme les revenus fournis par

la Patronne

ne lui semblaient point suffisants, il a annexé à

la Vierge

principale un petit commerce de Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine couleur, une année, qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les Saints guérissent les maladies ; mais chacun a sa spécialité ; et il ne faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns des autres comme des cabotins.

Pour ne pas se tromper, les vieilles femmes viennent consulter Mathieu.

Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur ?

-Mais y a saint Osyme qu'est bon ; y a aussi saint Pamphile qu'est pas mauvais.

C'est n'est pas tout.

Comme Mathieu a du temps de reste, il boit ; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait ; il le sait si bien qu'il note, chaque jour le degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation ; la chapelle ne vient qu'après.

Et il a inventé, - écoutez bien et cramponnez-vous, - il a inventé le saoulomètre.

L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi précises que celles d'un mathématicien.

Vous l'entendez dire sans cesse : "D'puis lundi, j'ai passé quarante-cinq".

Ou bien : "J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit".

Ou bien : "J'en avait bien soixante-six à soixante-dix".

Ou bien : "Cré coquin, je me voyais dans les cinquantes, v'là que j'maperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze" !

Jamais il ne se trompe.

Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, on ne peut se fier absolument à son affirmation.

Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, il était crânement gris.

Dans ces conditions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle hurle : "Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne !".

Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et d'un ton sévère : "Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à d'main".

Si elle continue à vociférer, il s'approche, et la voix tremblante : "Gueule plus ; j'suis dans les quatre vingt dix ; je n'mesure plus ; j'vas cogner, prends garde !".

Alors, Mélie bat en retraite.

Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et réponds : "Allons, allons ! assez causé ; c'est passé. Tant qu'jaurai pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais si j'passe le mètre, j'te permets de m'corriger, ma parole !"

(...)

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lundi 9 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Victor Hugo - "Demain, dès l'aube..." - Les contemplations

Ce soir c'est Hugo qui fait chanter la langue avec des accents normands dans la voix. Des accents bien mélancolique pour qui connait l'histoire qui a inspiré ce poème et bon nombre de ceux qui figure dans le recueil "contemplations" de l'auteur avec un grand "A". Mais la campagne normande y reste belle, n'est-ce pas ?

Demain, dès l'aube...

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur..

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dimanche 8 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Gustave Flaubert - Madame Bovary - Première partie - Chapitre 4.

Au tour de Flaubert de nous conter la Normandie avec des morceaux extraits de "Madame Bovary" qui décrivent le repas de noces d'Emma (l'héroïne) et de Charles, en Normandie.

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(...)

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invité tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps.

(...)

C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.

Jusqu’au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d’être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange ; puis on revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s’y endormirent et ronflèrent. Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles ; on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d’avoine jusqu’aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s’accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les guides.

Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la cuisine. Les enfants s’étaient endormis sous les bancs.

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samedi 7 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Jean de La Fontaine - La Cour du Lion - Fables - Livre VI

Ce soir, honneur à La Fontaine, avec l'une de ses fables dont la morale se réfère au bon sens normand...
Je vous laisse le loisir de choisir si ce texte met la Normandie à l'honneur ou s'il la moque au contraire.

Bonne soirée
et à demain.

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La Cour du Lion


Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! Un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? Dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

Jean de La Fontaine. Livre VII

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vendredi 6 mars 2009

En marge de l'expo à ECAUX CULTURE ... Guy de Maupassant - Le Horla

Bonjour à tous,
De retour de congés dans la matinée, je vous propose de prolonger
l'expo qui se tient à Ecaux Culture en ce moment.
Explication de texte : les poèmes que j'expose là-bas ont tous un point commun, ils traitent de la Normandie sous différentes facettes. En conséquence, je vous proposerai tous les jours jusqu'au 15 mars, date de clôture de l'expo, je vous le rappelle, des textes ou des extraits d'œuvres de grands auteurs à propos de la Normandie.
Ce soir c'est Maupassant qui ouvre le bal avec un extrait du Horla où le héros se rend au Mont Saint Michel.
Alors bonne lecture et à demain soir...

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(...)

    3 juin. — La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
    2 juillet. — Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
    Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées se perdant au loin dans les brumes ; et au milieu de cette immense baie jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher qui porte sur son sommet un fantastique monument.
    Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche, j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours, de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.
    Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait : « Mon père, comme vous devez être bien ici ! »
    Il répondit : « Il y a beaucoup de vent, Monsieur » ; et nous nous mîmes à causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait d'une cuirasse d'acier.
    Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce lieu, des légendes, toujours des légendes.
    Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de crier pour bêler de toute leur force.
    Je dis au moine : « Y croyez-vous ? »
    Il murmura : « Je ne sais pas. »
    Je repris : « S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi? »
    Il répondit : « Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, — l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant. »
    Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce qu'il disait là, je l'avais pensé souvent.
 
(...)

  

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lundi 16 février 2009

"La Seine" - Premier poème de Louis Aragon, écrit en 1915, à l'âge de 18 ans

La Seine...

*

Les pontons s'en vont vers la colline

Qui borne l'horizon d'un profit bleuissant.

Le fleuve tourne au pied du coteau frémissant

De l'Avril qui renait au sein de l'aubépine

*

Dans le rouge reflet du soleil qui descend,

Monte, noire, fumeuse et vivante, l'usine.

La fumée et le ciel se teintent de sanguine ;

Une maison se dresse et sourit au passant.

*

Comme de ce vallon monte la vie, et comme

L'oeuvre de la nature et le travail de l'homme

S'unissent, dans un ton de rouille vespéral !

*

On devine, parmi la paix et le silence,

La chanson des oiseaux qui sortira du val

Pour apporter l'amour à l'humaine souffrance

*

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jeudi 29 janvier 2009

"Le Port" extrait de " Les Villes Tentaculaires" (1895) Par Emile Verhaeren (1855-1916)

Voici un texte qui inaugure une nouvelle rubrique du blog (citations d'auteurs).
Celui-ci est exposé par bribes en ce moment au Musée Malraux du Havre,
dans le cadre de l'exposition intitulée "Sur les quais".
Retrouvez ici le texte dans son intégralité.


Le Port



toute la mer va vers la ville!
Son port est innombrable et sinistre de croix,
vergues transversales barrant les grands mâts droits.
Son port est pluvieux de suie à travers brumes,
où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.
Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
et mugissent, au fond du soir, sans qu' on les voie.
Son port est fourmillant et musculeux de bras



perdus en un fouillis dédalien d' amarres.
Son port est concassé de chocs et de fracas
et de marteaux tonnant dans l' air leurs tintamarres.
Toute la mer va vers la ville!
Les flots qui voyagent comme les vents,
les flots légers, les flots vivants,
pour que la ville en feu l' absorbe et le respire
lui rapportent le monde en des navires.
Les orients et les midis tanguent vers elle
et les nords blancs et la folie universelle
et tous nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s' invente et tout ce que les hommes
tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes:
elle est la ville en rut des humaines disputes,
elle est la ville au clair des richesses uniques
et les marins naïfs peignent son caducée
sur leur peau rousse et crevassée,
à l' heure où l' ombre emplit les soirs océaniques.



Toute la mer va vers la ville!
ô les babels enfin réalisées!
Et les peuples fondus et la cité commune;
et les langues se dissolvant en une;
et la ville comme une main, les doigts ouverts,
se refermant sur l' univers.
Dites, les docks bondés jusques au faîte!
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
et leurs siècles captés comme en des rets;
dites, leurs blocs d' éternité: marbres et bois,
que l' on achète,
et que l' on vend au poids,
et puis, dites! Les morts, les morts, les morts
qu' il a fallu pour ces conquêtes.
Toute la mer va vers la ville!
La mer soudaine, ardente et libre,
qui tient la terre en équilibre;



la mer que domine la loi des multitudes,
la mer où les courants tracent les certitudes;
la mer et ses vagues coalisées,
comme un désir multiple et fou,
qui renversent des rocs depuis mille ans debout
et retombent et s' effacent, égalisées;
la mer dont chaque lame ébauche une tendresse
ou voile une fureur, la mer plane ou sauvage,
la mer qui inquiète et angoisse et oppresse
de l' ivresse de son image.
Toute la mer va vers la ville!
Son port est flamboyant et tourmenté de feux
qui éclairent de hauts leviers silencieux.
Son port est hérissé de tours dont les murs sonnent
d' un bruit souterrain d' eau qui s' enfle et ronfle en
elles.
Son port est lourd de blocs taillés, où des gorgones
dardent les réseaux noirs des vipères mortelles.



Son port est fabuleux de déesses sculptées
à l' avant des vaisseaux dont les mâts d' or s' exaltent.
Son port est solennel de tempêtes domptées
en des havres d' airain de marbre et de basalte.


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Posté par chromatic à 06:26 - citations d'auteurs sur la Normandie - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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